Une nuit de Septembre 1858, un jeune homme de vingt-quatre ans quitte le village de Luz à minuit. Il entreprend un projet fou: le Mont-Perdu seul et sans guide en 24 heures, de minuit à
minuit.
Il est à cheval, mais son poney est vite pris de terreur et menace de le désarçonner. Continuant à pied, le voyageur arrive à Gavarnie à cinq heures du matin, prend un café à l'hôtel Vergez,
atteint la brèche de Roland à dix heures et y déjeune en se délectant d'un paysage enchanteur sous le soleil. Avançant un peu, il aperçoit le Mont-Perdu et, heureux "comme un enfant ", descend
les pelouses désertes de Millaris, remonte aux cabanes de Gaulis, déjà abandonnées des bergers; seul, toujours seul, mais poursuivi maintenant par de gros nuages montant à toute allure d'Espagne,
il grimpe, à pas accélérés, sur les interminables terrains calcaires et caillouteux, escalade comme un chamois le dernier couloir, et à 15 heures atteint enfin le sommet. cerné par un brouillard
glacial et sombre qui n'annonce rien de bon. Des touristes et des guides de Luz sont là, mais ils continueront vers l'Espagne. Notre homme doit donc descendre seul, et au plus vite.
Il entame une fuite vertigineuse, dans les nuages, les éclairs, le tonnerre et les rafales Puis ce sont des tourbillons de neige qui effacent toutes les traces, l'empêchant de voir au-delà de 20
pas.
Pris d'anxiété, mais sûr de ses forces, conduit par un vague instinct qui l'empêche de s'égarer, le voyageur arrive à la brèche de Roland quelques instants avant la nuit.
Nuit de tempête qu'il passe seul et sans vivres, à tourner en rond sous les falaises de la brèche, se frappant à tour de bras pour se réchauffer
Le jour arrive, la neige cesse, le vent tombe. Il faut descendre sur Gavarnie dans le brouillard, sans carte, sans boussole, et sur la neige qui cache tout. Il se perd, s'arrête au sommet d'un
effrayant à pic, un gradin du cirque ! Entendant tonner la grande cascade de Gavarnie, il a l'instinct de calculer que ce bruit n'est pas perceptible du bon chemin, qu'il a donc dévié vers le
milieu du cirque; il rectifie très fortement à gauche et retrouve le chemin. Sauvé, il arrive dans l'hôtel de Gavarnie, où s'organisait déjà une expédition de secours.
Avec cette ascension folle et réfléchie nous entrons dans le plein de la seconde période héroïque de la découverte pittoresque des Pyrénées. Ce jeune homme, vous l'avez peut-être reconnu, c'est
le comte Henry Russel, qui fait par cette course une tonitruante entrée en scène.